ETHIQUE DU CARE, RESONANCE & MANAGEMENT, QUELS ECHOS AU TEMPS DU CORONA ?

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Depuis 2017 j’ai engagé une réflexion consistant à explorer ce qu’une forme d’éthique singulière, l’éthique du « care », nous « dit » des formes de management. Cette exploration se nourrit des écrits qui, depuis quarante ans, ont élaboré les théories du care, qu’ils soient issus de la psychologie, des sciences politiques ou encore de la philosophie. Ce blog en constitue l’un des moyens d’expression, en sus de mes ouvrages et des articles que je publie régulièrement sur The Conversation ou Forbes France.

Il m’est apparu récemment que l’éthique du care pouvait opportunément être rapprochée d’autres travaux, et notamment des publications de deux théoriciens allemands contemporains : Axel HONNETH (pour sa théorie de la reconnaissance ) et Hartmut ROSA (théoricien d’une sociologie de la relation au monde appelée résonance).
C’est à ce dernier que je m’intéresse ici, en essayant de retracer les connexions qui existent entre sa théorie et l’éthique du care. Elles se fondent sur les mots clés que ces deux approches de notre relation au monde me semblent avoir en partage : vulnérabilité, prendre soin, interdépendance, réciprocité, écoute (et réponse), pouvoir d’agir (autonomie), relation et reconnaissance.
Derrière ces mots se révèlent de formidables échos avec les grandes questions managériales et la pandémie que nous traversons : tout au long des paragraphes, je ferai donc le lien entre ces apports théoriques et notre quotidien de manager – et de « personne ».

NB : Cette contribution s’inscrit comme un complément du chapitre qui sera publié dans le cadre d’un e-book collectif aux Presses Universitaires de Grenoble. 

1. Un même ancrage : les théories de l’intersubjectivité et le docteur D. Winnicott
Les deux approches se caractérisent, en premier lieu, par une même vision de la manière dont se construisent nos subjectivités : « La subjectivité n’apparaît qu’à l’instant où l’enfant répond à la réaction aperçue dans le regard de la mère ou d’autres personnes proches » . Et c’est bien par la voix, celle de la mère en premier lieu et celle du père, que le monde apparaît déjà à l’enfant comme étant (ou non) accueillant, écoutant, répondant.

Mais c’est aussi la mesure de l’impact de sa propre voix, de ses pleurs, qui permet à l’enfant de ressentir le monde de cette façon – parce que des soins particuliers sont par exemple une réponse à un besoin ainsi exprimé : « Constater qu’il possède un organe – la voix – dont l’utilisation produit un effet dans le monde doit être alors une découverte primordiale du nouveau-né : il comprend peu à peu que cet effet est une réponse. (…) Sa voix fait accourir sa mère, qui lui prodigue alors affection, caresses et surtout nourriture » . Dans ce contexte, le monde peut être résonant, dans la mesure où il se « révèle bienveillant, respirant, protecteur et nourricier » .

Ce retour vers l’enfance a néanmoins ceci de surprenant chez H. ROSA qu’il n’évoque pas les travaux de Donald WINNICOTT, pédopsychiatre si fondamental dans les approches du care – et que l’on retrouve chez son compatriote A. HONNETH. Le docteur WINNICOTT en effet a particulièrement étudié ces relations responsives mère-enfant et leur rôle essentiel dans la construction de nos identités et de notre rapport au monde.

Il n’en demeure pas moins que pour H. ROSA « les enfants (…) sont des êtres de résonance », précisément parce qu’ils « entretiennent depuis toujours des relations de résonance et où [qu’]ils sont même nés d’elles » . Logique du care, reconnaissance et résonance sont incontestablement liées dans l’enfance, via les soins et les interactions parents-enfant.

2. L’engagement sociétal, entre quête de résonance et pratique du care
Il est intéressant de noter que pour l’auteur, cet agir sur le monde intègre la dimension de l’engagement sociétal. Celles et ceux qui s’engagent au titre du bénévolat aspirent en effet à une forme de résonance : « En travaillant avec des adolescents, des personnes défavorisées, des réfugiés, au sein de structures culturelles ou d’associations locales, les bénévoles éprouvent leur efficacité personnelle grâce à « tout ce qu’ils reçoivent en retour » ; dans le fait qu’ils se sentent capables de faire bouger les choses ».

Qu’elle s’exprime à travers le bénévolat ou le mécénat de compétences , cette forme de travail de care fait naturellement écho à l’éthique éponyme. En ce sens, concevoir l’entreprise tout à la fois comme un « havre de résonance » et une organisation qui prend soin implique de favoriser toutes les formes d’engagement sociétal qui connectent l’organisation au monde extérieur.

C’est une posture d’humilité, qui consiste à reconnaître que l’entreprise offre un cadre restreint d’expression des talents et des besoins de chacun, mais que via son ouverture sur le monde elle crée des capacités complémentaires qui facilitent une telle expression.

Ce faisant, elle favorise le développement et les flux de ces « compétences de vie » et de ce « patrimoine expérientiel » que les collaborateurs pourront enrichir à la périphérie de l’entreprise, via leurs expériences de l’engagement, et qui d’une manière ou d’une autre, seront par la suite bénéfiques à l’entreprise.

D’un point de vue managérial, j’ai déjà pu exprimer ailleurs combien cette dimension pouvait être essentielle pour créer de l’engagement chez les collaborateurs .

3. Design with care©, ou l’importance des lieux comme chambre de résonance
L’éthique du care invite assez naturellement à prendre soin, aussi, des espaces de vie, notamment lorsqu’il s’agit de lieux dédiés aux soins. C’est pourquoi la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury a développé, en lien avec l’agence de design Les Sismo, le concept opératoire de « proof of care » dans le contexte hospitalier .

Dans la théorie de la résonance, il s’agit bien également de considérer « qu’il est impossible d’établir des relations résonantes avec qui ou quoi que ce soit (…) dans un environnement éprouvé comme hostile ou indifférent, dans une tonalité d’humeur contrainte, agressive ou déprimée ». Or « l’environnement spatial, dans ses aspects matériels et figuratifs, exerce une influence notable sur l’instauration ou non de résonances ».

J’ai pu souvent insister sur cette dimension du care, notamment en lien avec la démarche conduite avec l’entreprise ALPHI. Il s’agit bien, pour reprendre la belle formule du géographe Michel LUSSAULT, d’œuvrer à l’émergence d’une « spacialité de l’accueil ». Prendre soin des équipes et des publics que l’on reçoit, c’est donc aussi créer des lieux non seulement accueillants, mais résonants, susceptibles de créer les conditions d’une rencontre réussie entre ces différents acteurs.

4. Résonance, care & genres
Pour H. ROSA, la question de la « séparation des sexes dans la répartition des sphères privée et publique » renvoie clairement à « l’opposition entre une famille résonante et un monde social compétitif et répulsif » . Il souligne ainsi combien nous avons, culturellement, organisé une forme de division du travail dans laquelle les femmes se sont vues attribuées le travail du care, et, partant, cet axe de résonance qu’est la famille, tandis que les hommes ont pris le pouvoir sur les questions sociales, économiques, politiques… bref sur ces axes de résonance que sont la politique ou le travail.

L’auteur y revient dans la conclusion de son livre en ces termes : « La sensibilité résonante comporte une connotation presque exclusivement féminine : l’empathie, la sensibilité, l’émotivité, etc. passent pour des qualités féminines, tandis que les qualités réifiantes axées sur la maîtrise rationnelle et instrumentale sont attribuées aux hommes. La domination de ces dernières atteste que la société moderne privilégie l’instauration de relations muettes au monde. »

Nous avons ainsi inégalement réparti les axes de résonance au nom de prétendus attributs féminins, rejoignant totalement en cela l’éthique du care, qui est toute entière fondée sur une semblable déconstruction : non, les tâches liées aux soins ne sont pas naturellement dévolues aux femmes. De fait, les métiers du care, au sens large, sont majoritairement occupés dans nos sociétés par des femmes, et cela n’est pas sans poser des problèmes de reconnaissance et de valorisation (y compris économique) qui sont aussi au centre de l’éthique du care – et de ce que la pandémie actuelle rappelle avec force.

Les entreprises ont de la même façon divisé le travail, avec des équipes en charge de la relation client qui sont tout à fois peu valorisées, et très souvent féminines – contribuant à reproduire ce schéma de pensée autour de fonctions essentielles – prendre soin des clients et plus globalement des bénéficiaires des services délivrés par l’entreprise…

5. Relations d’interdépendance versus compétition
L’éthique du care revendique par essence un principe d’interdépendance : nous dépendons les uns des autres, car nous sommes tout à la fois pourvoyeur et récepteur de soins – créant une balance qui varie naturellement tout au long de la vie. La résonance elle-même s’inscrit dans ce type de relations, quand il s’agit tout à la fois d’être touché et de toucher. Entrer en résonance, c’est nécessairement entrer dans des rapports de réciprocité qui ne sont pas des rapports de compétition.

Or, nous dit H. ROSA, l’époque moderne se caractérise par des rapports de concurrence, dans laquelle « les personnes deviennent des objets commerciaux ou de purs concurrents » . La place de chacun s’obtient et se maintient de haute lutte, contre les autres.

Mais la résonance, c’est précisément l’envers de cette forme de relation au monde : quand il s’agit de ne plus « disposer d’autrui », mais bien « de l’entendre et de lui répondre » – et réciproquement.

En entreprise, il est devenu courant de promouvoir un principe de coopération, de critiquer la culture des silos au profit d’une conscience plus forte de nos interdépendances ou encore de revendiquer un principe de symétrie des attentions. En ce sens, les théories du care et de la résonance apportent ensemble de l’eau à ce moulin, en soulignant combien ces dimensions nous sont essentielles – bien au-delà de la sphère professionnelle. Car s’il est vrai que nous ne pouvons vivre sans care, ni sans axes de résonance, alors interdépendance et réciprocité sont des pivots de nos vies depuis notre plus tendre enfance.

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